ABONNES ABSENTS
Depuis plusieurs mois sur le boulevard Barbès, une femme mendie. Dans le quartier, c’est fréquent, sauf que cette femme mendie avec ses 3 enfants en bas âge dont le dernier ne marche pas encore. Cela fait donc un an qu’elle participe au paysage local. Hiver inclus, elle est à la rue.
Quelque chose en moi réagit à chaque fois, et puis, ça passe, car je ne sais pas quoi faire. Je ne trouve pas la ressource morale ni l’énergie psychique de faire une quelconque démarche. Aujourd’hui, entre la BNP et la Grande Récré, elle est là, secouant l’un puis l’autre. Les petits sont pouilleux, sales, nus pieds. C’est insupportable et la révolte que j’arrive à d’habitude à tempérer d’individualisme me donne aujourd’hui la force de chercher.
J’appelle le commissariat et je demande s’il existe un service chargé de la protection à l’enfance. On me donne le numéro du standard que je dois rappeler pour demander le Pôle Famille. Et bien, j’appellerai plutôt cela « Service Thénardier». La personne que j’ai en ligne est cassante, agressive et n’en a absolument rien à faire. Elle me dit que soit j’appelle le 17 pour une intervention musclée soit j’appelle les services sociaux de la mairie ou bien j’envoie un courrier à l'un ou à l'autre. C’est sûr, de toute façon, avec un courrier ces enfants ne sont pas à quelques mois près. Et lorsque je lui demande si les policiers qui passent sans doute devant depuis longtemps peuvent faire quelque chose ou doivent faire un signalement, elle me saute à la gorge parce qu’elle a entendu une accusation là où j’avais juste une question.
Ma détermination à attaquer le problème bas de l’aile. Allez, avant de mollir, j’appelle les Services Sociaux de la Mairie. Je suis mieux reçue mais la dame ne veut pas entendre, pas répondre à mes préoccupations non plus. Elle me dit qu’il faut appeler le 115.
J’appelle et pendant les 10 minutes d’attente en toute les langues, j’ai le temps de réfléchir à tout ce que j’ignore sur ce sujet, de me demander si je veux être celle par qui ces enfants seront peut-être retirés à leur mère, je me demande s’ils ont le droit de mendier, d’être dehors, d’être non scolarisés. Je me dis que je ne connais pas les droits de l’enfant. Une grande tristesse s’abat sur moi, sur mon impuissance, mon ignorance. Ah quelqu’un répond…et ça raccroche immédiatement.
J’ai l’impression de ramer à contre-courant. Je compose à nouveau le 115, nouvelle attente. Je me dis que nous nous rassurons tous en croyant que quelqu’un d’autre va se charger de ces situations limites, que les services sont en place, que notre société est organisé pour faire en sorte de gérer et d’accompagner des parents démunis. Et puis rien, je me sens comme une balle renvoyée par mes interlocuteurs qui a rebondi de murs institutionnels en murs institutionnels. Au bout de 8 minutes d’attente, n’ayant toujours pu parler à personne, je raccroche. Ma patience a été essorée, mon sens civique avec. Dommage, mais ma vie reprend et j’ai un coup de fil à passer pour l’inscription de mes enfants au Conservatoire. La parenthèse est passée, mais j’ai peur de vomir ma colère au prochain qui osera m’affirmer que nous sommes tous égaux.
