Ce soir, sur la friche de La Table Ouverte, en nouant des sacs de riz autour d’un panier en osier, la femme qui est venue me donner un coup de main me confie qu’elle redoute de rentrer chez elle. En effet, depuis quelques jours, un homme l’appelle à partir de 22 heures plusieurs fois par soirée. Il lui dit des grossièretés et quand je la questionne, elle précise que ce sont des grossièretés à caractère sexuel. Que l’homme parle un arabe égyptien. Elle est marocaine et reconnait son accent qu’elle a du mal à comprendre. L’homme sait qu’elle vit seul. Ces 3 derniers jours, il l’a appelé 46 fois. Elle dit qu’elle travaille tôt le matin, que c’est son portable qui lui sert de réveil et qu’elle ne peut pas éteindre son réveil car elle a trop peur de ne pas se réveiller et de perdre son emploi. Elle commence à avoir peur de ne pas pouvoir dormir, elle commence à avoir peur. Elle a essayé de lui parler et de lui dire de ne plus appeler et elle ne comprend pas qu’il continue de la harceler.  Une autre femme présente sur place lui explique qu’elle doit bloquer le numéro car l’homme n’appelle pas en numéro masqué.

Avant de bloquer le numéro, je l’incite à aller au commissariat. Elle est réticente. Tout de suite, elle me dit qu’ils (les policiers) ne vont pas vouloir la recevoir. Je lui propose de l’accompagner. Elle accepte et nous partons dans la foulée de la friche pour le commissariat.

A l’entrée du commissariat, deux jeunes hommes viennent vers nous pour savoir ce qui nous amène. Elle leur explique. Ils lui disent qu’elle doit changer de téléphone. Comme une fin à cette histoire. J’interviens. Pourquoi c’est à elle, la victime, de changer de téléphone ? Pourquoi est-ce à elle de faire un effort, de changer sa vie et ses repères alors que son harceleur fait sa vie tranquille ? Et s’il cesse de l’appeler elle, il va en appeler une autre ? Mes répliques nous donnent un sésame pour pénétrer dans le commissariat.  Ma camarade me dit : « tu vois, heureusement que tu étais là parce que moi toute seule, je ne serai pas rentrée ! »

A l’intérieur un peu le même topo. Au départ, il y a un des 2 agents à la réception qui nous dit qu’eux aussi (les policiers) reçoivent des appels anonymes, que leur institution ne fait rien pour les aider alors que nous c’est pareil, si ce n’est pas grave pour eux, ce n’est pas grave pour nous.

Je lui réponds que je ne vois pas bien le rapport. Il essaie ensuite de nous dissuader avec les mêmes arguments que ces camarades de l’entrée (changer de portable) et comme ce ne sont pas des menaces, mais juste des propos à caractère sexuel, ça ne peut pas faire l’objet d’une plainte et pas sûr que ça puisse faire l’objet d’une main courante. Je glisse aussi que je sais que la police a beaucoup de travail et qu’il y a sans doute un ordre de gravité mais que c’est une femme qui vit seule, que l’homme le sait, qu’elle se sent insécurisée, qu’elle ne veut pas changer de numéro de téléphone. Ok pour une main courante. De nouveau, elle me regarde : « ah quoi ça sert alors le commissariat ? ».

En parallèle, je gère un Erythréen et sa sœur qui s’est fait voler son sac à La Poste en allant retirer des documents envoyés par un avocat. Il parle anglais mais pas l’agent. Je fais la traduction simultanée en gérant la sœur qui est très bouleversé et son frère avec.

Sans trop attendre, le plaintier (j’ai demandé ce que c’était, c’est le policier qui prend la déposition) nous reçoit. Ca dure très peu de temps et quand je lui demande ce que l’on peut faire avec cette  main courante et si le numéro du harceleur va être identifié, il répond que rien ne peut être fait et nous parle brièvement du profil psychologique du harceleur, et du harceleur téléphonique, qui va appeler quelqu’un d’autre une fois qu’elle va avoir bloqué son numéro.  

Nous ressortons en même temps que les Erythréens mais on a du mal à trouver la sortie. Les deux agents dehors se marrent sans venir nous ouvrir. Quand nous sortons enfin, ils nous disent que pourtant il y avait bien écrit SORTIE sur la porte. Je leur réponds que venir au commissariat n’est pas anodin et met les gens dans un état émotionnel particulier générant ce type de comportement désorienté.

Ma partenaire me remercie chaleureusement. Elle est heureuse d’avoir fait la démarche. Elle me redit qu’elle est consciente du fait que sans moi elle n’aurait jamais obtenu ce document et je le constate aussi. Elle va pouvoir bloquer le téléphone de son harceleur et dormir tranquille ce soir. Elle dit que lorsqu’elle est victime, comme c’est difficile de faire les démarches, alors elle préfère rester tranquille chez elle et sortir le moins possible.

Alors il parait que les commissariats ne peuvent pas refuser le dépôt de plainte, c’est sûr mais la dissuasion marche très bien. N’y-a-t-il pas un peu trop de désinvolture et d’usure de la part certains fonctionnaires de police à l’égard du vécu des personnes qu’ils reçoivent ? Quelle protection assure notre société aux femmes ? Et lorsque dans mon quartier en particulier, on se questionne sur la place de la femme dans l’espace public, je pense qu’il y a dans cette expérience une clé.

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