CAM espagne

Le 17 avril 2012, le CAM (Contemporary Art Museum) de Casoria près de Naples a brûlé une de mes toiles. Cette toile faisait partie de la collection permanente du musée et a été détruite avec mon consentement. Elle avait été peinte en 2008, lors d'une résidence en Italie organisée conjointement par le comité des Jeux Méditerranéens et le CAM.
J'ai eu vent de ce qui se passait à Casoria en lisant M, le magazine hebdomadaire du Monde, qui titrait l'article "Un musée peut-il faire partir ses oeuvres en fumée?" J'ai découvert qu'Antonio Manfredi menaçait de brûler des oeuvres pour protester contre les coupes budgétaires sur la culture, restrictions qui affectent le CAM dont il est le directeur. Connaissant Antonio Manfredi depuis 2007 et ayant collaboré avec lui sur plusieurs projets artistiques, je lui ai fait parvenir l'article. Deux jours plus tard, il m'a contacté en me disant "Puisque tu es au courant de la situation, accepterai-tu d'être la 1ère artiste à brûler une oeuvre?" J'ai demandé un délai de réflexion et il m'a dit " Je dois donner le nom de l'artiste, le nom et le format de l'oeuvre au plus vite, je te rappelle dans 3/4 d'heure!".

Alors, comment prend-on une telle décision en 45 minutes?

La réflexion liée à la crise actuelle.

Le CAM est un acteur culturel implanté dans une zone reputée difficile. Le musée a du faire face à des actions de la mafia lors de l'exposition CAMorra et du vandalisme raciste lors de l'exposition CAMAfrica. Le plan d'austérité doit-il créer des ghettos en plus de fabriquer des pauvres? Le CAM est un prescripteur artistique international, un dénicheur de talents du monde entier. Comment un artiste subsiste sans que des musées, des galeries, des institutions lui offre une tribune, c'est à dire sans moyen d'existence et de subsistance? La fermeture de ce musée par manque de financement aurait les mêmes conséquences pour les oeuvres que leur destruction, c'est à dire leur disparition. Si le CAM refuse de se retirer dans le silence de bon ton que certains auraient préféré, alors je choisis de résister à ses côtés.

La réflexion artistique.

Ma toile va partir en fumée. Elle est unique. Suis-je prête à cet effort? Dans d'autres circonstances, j'aurai probablement trouvé cela criminel de détruire mon travail. La valeur marchande de mon oeuvre m'importe peu, une oeuvre de l'esprit n'a pas de prix, elle est inestimable. Si en voyant "Promenade" (titre de l'oeuvre) sur le bûcher certains revoient leur considération envers l'art et les artistes à la hausse alors mon acte n'aura pas été vain. Les artistes ont peu l'occasion de s'exprimer et d'ailleurs comment protester pour faire valoir nos revendications? Une manifestation, une grève? En France, les artistes (auteurs, graphistes, plasticiens, photographes) vivent pour la plupart en dessous du seuil de pauvreté. Nous n'avons pas la stature de faire du lobbying ou un quelconque poids financier. Il nous reste le droit de détruire nos oeuvres, la propriété morale.

La réflexion politique.

Je serai heureuse qu'en entendant parler de cet évènement, des citoyens prennent le temps de la réflexion. Accepteraient-ils ou pas de brûler une de leur création sur l'autel de la culture? Ou encore à quoi sert la culture? Que devient une société lorsqu'il n'y a plus d'art, d'éducation, de culture? En cette période cruciale d'élections présidentielles en France, je pense qu'un débat s'impose. Aujourd'hui, c'est quoi une politique culturelle? Quelle est la qualité et l'énergie mise dans les propositions d'actions culturelles des candidats? Ni a-t-il pas une fâcheuse tendance à regrouper, sous couvert budgetaire, les domaines artistique, social et culturel et par la même occasion donner une seule fois là ou on donnait 3.

Et de tout ce que je viens d'écrire, s'il ne faut retenir qu'une chose, c'est que la destruction de mon oeuvre en Italie n'est pas une provocation, ce n'est pas une performance artistique, c'est un acte politique.